Décrépitude : Le cinéma Abbia se meurt

L'inconfort et l'insalubrité de la seule salle de cinéma encore ouverte à Yaoundé ont fini par faire fuir les derniers cinéphiles.

27.09.08 Par Patrice Raoul TIENTCHIEU

"Mary Reilly ", film confinant à l'horreur, défile sur l'écran géant du cinéma Abbia. Mais c'est une autre horreur, différente de celle vécue par Julia Roberts, actrice principale, que vivent le maigre public présent dans la salle obscure. Les moustiques, par leurs piqûres récurrentes, font autant monter l'adrénaline que la musique macabre du film. L'immense salle de l'Abbia semble revendiquer un rôle dans ce film à glacer le sang. L'obscurité lui permet de cacher son vrai visage. La lumière projetée par l'écran donne à voir aux spectateurs présents à cette projection un décor triste : des sièges cassés, déchirés, des accoudoirs détruits.

A l'extrême gauche du podium, les sièges arrachés sont empilés, dessinant dans le noir la silhouette d'une gigantesque " momie ". Une odeur nauséabonde envahit la salle : la porte des toilettes vient d'être ouverte. Cette odeur forte, piquante, semblable à celle de l'acide nitrique en évaporation, suscite un remue ménage dans la salle. Par rétention de la respiration, les cinéphiles font des efforts pour garder leur calme et suivre le film. Le spectacle gagne en intensité. Julia Roberts (Mary Reilly dans le film) vient de découvrir la véritable personnalité de son maître. Le dénouement du film ? Coup de théâtre : le son, déjà approximatif, vient de s'interrompre. " Les baffles ont lâché ", lance un spectateur dans la salle. La mauvaise qualité des images vient accentuer le désarroi des spectateurs qui manifestent par des sifflements. Le retour du son quelques instants plus tard marque la destruction du monstre et le succès de l'héroïne. Les personnes présentes dans la salle se lèvent d'un trait, la salle se vide, le supplice est achevé et l'envie d'y revenir est éteinte.

A l'extérieur, c'est un tout autre décor. Rien de comparable avec les jours d'antan. Quelques rares personnes, uniquement des couples, arrivent par intermittence. Elles sont accueillies par des vendeurs des confiseries, qui proposent également des dépliants contenant le programme du cinéma de la semaine. " Franchement, ça devient assez sérieux, même un jour d'avant-première les clients arrivent au compte-goutte ", s'exclame l'un des vendeurs. Dimanche, jour d'avant-première, est réputé faire le plein d'œuf, mais le hall du cinéma Abbia est obstinément désert. Juste quelques vieilles étagères abritant autrefois les représentations de quelques prêts-à-porter en vogue de la capitale. Sur les présentoirs, reposent d'énormes couches de poussières, attestant que le coin n'a pas vu passer de ménagère depuis des lustres.

La petite sandwicherie, située à côté de l'entrée du balcon, donne à ce lieu une illusion d'animation. Les adeptes de cette sandwicherie bien connue vont et viennent, passent des commandes, à consommer sur place ou à emporter. Mais sans égard pour la projection programmée ou en cours. A la simple interrogation, ils répondent : " c'est un vieux film, il n'y a plus rien ici. L'Abbia c'est terminé". Les affiches placardées dehors démentent toutefois cette sentence. Quelques films continuent à être projetés ici par intermittence, rappelant aux nostalgiques combien l'ancienne époque était belle.

Souce : REPERES



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